Au lever du jour, et comme j’en avais pris l’habitude depuis qu’on se fréquentait, je remontais à pied ce boulevard interminable en bas de chez toi. C’était devenu ma devise : partir tôt, toujours. En temps normal, je m’éclipsais aux aurores pour éviter les conversations embarrassantes des lendemains arrosés. Mais ce matin, c’était pas que pour ça. C’était surtout parce que j’avais été prise en otage par moi-même la veille et que je voulais à tout prix repousser à plus tard le moment de vérité. Moi qui ai pour habitude de ne rien laisser transparaître par pudeur et sûrement par fierté aussi, je me suis retrouvée prise au piège à mon insu, au pied du mur, à te dire ce que j’avais sur le coeur. Quelle erreur… Et devant ta réponse inexistante, devant ton silence qui en disait long, j’en ai conclu que mon message n’avait pas une réelle importance à tes yeux. Toi qui voyageais sans cesse depuis des années, tu devais certainement côtoyer beaucoup de femmes, je me faisais à l’idée que tu avais déjà dû te confronter à ce genre de situation plus d’une fois, et que tu t’en étais lassé. Mais pourquoi tu m’as pas répondu ? Mille et une théorie se construisaient dans ma tête, et s’effondraient la seconde suivante. Le rationnel tentait de garder une place tant bien que mal dans mon tourbillon de pensées. Rien n’est moins théorisable que l’amour et je le savais pourtant bien. Il n’y a pas de justice de coeur, pas de loi de réciprocité, pas de dommage et intérêt pour la partie lésée. Je marchais sur le trottoir côté ombre, j’avançais lentement, les yeux rivés sur mes pieds, comme honteuse d’avoir joué la carte de l’honnêteté devant toi qui passais ton tour. J’avais l’impression de me faire subir la double peine. Je m’étourdissais à réécouter en boucle mon discours de la veille et je n’entendais plus rien, plus le bruit des voitures, si bien que j’ai failli me faire renverser en voulant traverser côté soleil. A me repasser le film en continu, je cherchais le moindre petit signe non-verbal en ma faveur qui aurait pu m’échapper. Ce petit sourire au coin des lèvres avant qu’on se quitte, ce geste tendre, cette salade de fruits posée sur le bar de ta cuisine peut-être que tu l’avais préparée pour moi… Je n’arrivais plus distinguer la réalité du fantasme, le coeur de la raison et je décidai de mettre fin à la torture que je m’infligeais. J’ai donc enfilé mes écouteurs, et je suis tombée sur cette chanson, qui faisait partie de ma playlist du moment. Elle tombait à pic. La première phrase me chantait : « I’ve been long, long way from here ». Je n’ai pas la moindre idée ni de la fin, ni de la morale de cette chanson, mais elle m’a consolée instantanément.